National Harbor, Maryland — Face à l’essor des missiles hypersoniques, des drones kamikazes et des armes orbitales, le Pentagone repense radicalement sa stratégie de défense. La clé ? Neutraliser les menaces avant même qu’elles ne quittent le sol. Cette approche, baptisée « à gauche du lancement » (left of launch), marque un tournant : plutôt que de compter sur des intercepteurs coûteux pour détruire les projectiles en vol, les États-Unis veulent désormais perturber, retarder ou empêcher leur tir grâce à une combinaison inédite de renseignement spatial, cyberattaques et opérations spéciales.
Des salves de missiles à trois chiffres : l’urgence d’une nouvelle doctrine Lors de la conférence Air, Space & Cyber du 24 septembre 2025, le général Stephen Whiting, commandant du Commandement spatial américain, a tiré la sonnette d’alarme :
« Les missiles développés par la Chine, la Russie et d’autres adversaires deviennent exponentiellement plus dangereux. Regardez les 18 derniers mois : dans le conflit Israël-Iran, nous avons vu des salves de centaines de missiles couplées à des essaims de drones. Nos systèmes actuels, conçus pour des tirs limités, sont dépassés. »
Les satellites d’alerte existants excellent pour traquer les missiles balistiques traditionnels, mais peinent à suivre les armes hypersoniques manœuvrantes ou les systèmes orbitaux fractionnés (FOBS) — des engins qui se placent en orbite avant de plonger sur leur cible. Pour Whiting, la solution passe par une surveillance continue depuis l’espace, capable de suivre une menace « de la phase de propulsion jusqu’à l’impact ».
Une collaboration inédite : espace, cyber et forces spéciales Pour contrer ces menaces, le Pentagone mise sur une intégration sans précédent entre trois domaines :
- L’espace : La Force spatiale déploie des capteurs en orbite basse et moyenne pour détecter les préparatifs de lancement en temps réel.
- Le cyber : Le Commandement cybernétique (Air Forces Cyber) peut infiltrer les réseaux ennemis, brouiller les communications ou bloquer les ordres de tir.
- Les opérations spéciales : Les unités secrètes du SOCOM agissent sur le terrain pour localiser et neutraliser les rampes de lancement mobiles.
Le lieutenant-général Sean Farrell (SOCOM) résume l’enjeu :
« Nous travaillons ‘à gauche du lancement’ pour contrer les menaces avant qu’elles ne deviennent réelles. Si nous synchronisons nos actions, nous pouvons passer d’une défense réactive à une dissuasion proactive. »
Exemple concret : Plutôt que d’abattre un drone bon marché avec un missile intercepteur à plusieurs millions de dollars, les États-Unis préfèrent saboter son décollage via une cyberattaque ou une frappe commando.
Pourquoi cette stratégie change la donne
- Économie de guerre : Neutraliser un missile avant son lancement coûte beaucoup moins cher que de l’intercepter en vol.
- Dissuasion renforcée : En ciblant les réseaux de commandement ou les infrastructures au sol, Washington complique la planification de l’adversaire.
- Attribution difficile : La Chine et la Russie privilégient déjà les cyberattaques et les opérations clandestines pour éviter une réponse directe, selon Whiting. « Elles savent que c’est moins risqué et plus économique », souligne-t-il.
Les outils de demain : satellites AMTI et intercepteurs spatiaux Pour concrétiser cette vision, le Pentagone accélère deux programmes majeurs :
AMTI dans l’espace (Airborne Moving Target Indicator) :
- Des satellites équipés de capteurs capables de suivre en continu des cibles mobiles (missiles de croisière, drones).
- Objectif : Fournir une « garde de cible » permanente, du décollage à l’impact.
Golden Dome :
- Lancé par un décret de Donald Trump en janvier 2025, ce système multi-couches doit protéger le territoire américain contre tous les types de missiles (balistiques, hypersoniques, de croisière).
- Michael Guetlein, général de la Force spatiale en charge du projet, planche sur une architecture intégrant « gauche et droite du lancement ».
- Les détails restent secrets, mais l’industrie (comme L3Harris) se prépare à fournir des radars spatiaux et des intercepteurs orbitaux.
Prochaine étape : Le Space Based Interceptor (SBI), dont les prototypes seront bientôt mis en compétition. Ces armes spatiales pourraient intercepter des missiles dès leur phase ascendante, voire avant leur lancement.
La course aux armes spatiales s’accélère La Chine et la Russie ont déjà testé :
- Brouilleurs non cinétiques (pour aveugler les satellites).
- Lasers haute énergie et missiles antisatellites.
- Armes en co-orbite (satellites tueurs).
Whiting avertit :
« Elles préfèrent nous affronter dans le cyber ou via des forces spéciales, car c’est moins cher et plus déniable. Nous devons adapter nos défenses. »
Un virage stratégique aux implications mondiales Cette approche marque la fin de l’ère où les États-Unis misaient uniquement sur des boucliers antimissiles (comme le GMD en Alaska). Désormais, la priorité est de : ✅ Détecter les menaces plus tôt (grâce à l’espace). ✅ Les perturber à la source (cyber + opérations spéciales). ✅ Réduire les coûts en évitant des interceptions onéreuses.
Prochaine étape cruciale : La publication du rapport d’architecture de Golden Dome, attendu dans les semaines à venir. Il définira comment le Pentagone compte intégrer ces capacités — et à quelle vitesse.
Enjeu géopolitique : Si cette stratégie fonctionne, elle pourrait redéfinir l’équilibre des pouvoirs dans la guerre moderne. Mais son succès dépendra de la coordination entre agences et de la résilience des satellites américains face aux contre-mesures ennemies.
Question clé : Parviendra-t-on à dissuader Pékin et Moscou avant qu’ils ne frappent ? La réponse pourrait bien se jouer dans l’espace.


